Journal d'une aventurière... Dhara
Partie 2nde : Oublier les tracas quotidiens...
26 Riag 1506 TH : Sales suceurs de cervelles !
Citation de Brand Main Agile, lorsqu’il crut échapper à ses tortionnaires.
-Cours et ne te retourne pas, Dhara, sinon, tu vas te faire bouffer toute crue !
-Merci du conseil, Esteban, mais je n’ai aucune envie de finir dans l’estomac d’un grizzli affamé. Tu n’aurais jamais dû l’approcher pour lui prendre SON gibier ! C’était stupide.
Dhara tenta de reprendre son souffle. En vain.
-Tu t’épuises pour rien… Et je te signale qu’à l’auberge, c’est toi qui as décrété à une bande de mâles poussés par leurs hormones que tu souhaitais chasser… T’es pas heureuse là ?
-Noooon ! J’ai horreur d’être le gibier ! s’égosilla l’humaine, ivre de colère.
Le souffle de la bête se fit évanescent : elle était parvenue à effrayer les deux intrus et ainsi sauvegarder son précieux butin – un lapin des campagnes déjà mâchouillé. Un bref coup d’œil en arrière pour constater que l’ours n’était plus sur leur trace. Toutefois, dans le doute, le grizzli pouvant émerger des fourrés à n’importe quel moment, Dhara continua sa course effrénée.
Soudain, elle interrompit nettement sa démarche. Esteban la percuta par l’arrière – bon gré mal gré – et tous deux se retrouvèrent au sol. Une gifle claqua aussitôt. Que le jeune humain n’ait pu s’arrêter à temps, Dhara le comprenait encore. Mais qu’elle retrouve deux mains se promenant sur son corps de pucelle, elle ne le supportait pas !
-Qu’est ce qui te prend, Dhara ?
-Et tu oses me le demander ! Je ne crois pas t’avoir permis de me peloter à la moindre occasion !
-Non… Ça, j’avais bien compris !
Esteban caressait doucement sa joue écarlate où apparaissait la marque des cinq doigts. -Non ! Pourquoi t’es-tu arrêté ainsi ? reprit-il.
-Ah ! Ça ! Ecoute…
Tous deux tendirent l’oreille.
Un groupe nombreux de donneurs de noms discutait à proximité, derrière un petit bosquet. Les deux humains se rapprochèrent furtivement, sans bruit. En poussant quelques branchages, toujours avec la plus grande discrétion, ils constatèrent la présence de neuf hommes et femmes et d’un nain au milieu d’une clairière sombre. Les arbres alentours offraient une protection naturelle et le soleil devait être à l’aplomb pour illuminer de sa clarté le convoi. Hors, le soleil était passé de longue main au-dessus d’eux, au-dessus même de Dhara et d’Esteban.
Le nain ne pouvait être que Cain : sa barbe tressée, ses vêtements ornementés de toute part de colifichets coruscants. Enfin, après plusieurs jours de course acharnée, ils avaient trouvé leur « cible ». Mais, qui étaient ces hommes et femmes ?
-Voilà probablement la marchandise : des esclaves ! constata avec amertume Esteban. De vieux souvenirs surgirent de sa caboche.
-Des esclaves ? s’étonna Dhara.
C’était la première fois qu’elle était confrontée à telle immondice. Jamais elle n’avait connu l’esclavagisme avant cela. Mais, les chaînes étaient brisées pour quelques-uns d’entre eux et les nouveaux affranchis s’affairaient à libérer leurs acolytes. Au milieu de la cohue, Cain aidait. Il avait dû fournir les marteaux et enclumes à l’effigie Thérane.
-De misérables esclaves ! reprit furieusement Esteban. Ce nain, Cain, est un messie envoyé par les Passions. Jamais je n’arrêterais un donneur-de-noms tel que lui, même pour une prime de 200 000 pièces d’orichalques.
-Je suis bien d’accord avec toi et me demande même si nous ne devons pas les aider…
Un sifflement.
Le corps du nain s’écroula, sans vie, au milieu de la clairière. Une mare de sang brunâtre se répandit au sol. D’abord abasourdis, les hommes libres prirent la poudre d’escampette dans un capharnaüm rageur. Les femmes, encore enchaînées, se regroupèrent pour ne former qu’une masse indistincte.
Un second sifflement.
La masse s’ébranla et les cris de terreurs montèrent au-dessus des arbres. Une femme venait d’être percutée à la carotide. Le sang jaillissait en fontaine de son cou, éclaboussant les autres. Mais elles ne pouvaient fuir, toutes enchaînées qu’elles étaient.
-Où est le tireur ? s’écria Dhara.
Sa question ne trouva qu’un faible écho : Esteban s’était lancé au milieu de la clairière. Et il disparut dans la foule des esclaves.
Un autre sifflement.
Cette fois, Dhara ne vit pas le point d’impact mais aperçut le point de salve. Derrière un bosquet se retranchait le tireur. Embusqué de la sorte, il ne craignait rien… Rien, si ce n’est le courroux de donneurs-de-noms en furie. Les deux humains jaillirent dans le même temps à la gorge de l’ork, tel un loup plongeant ses crocs dans la peau tendre d’un agneau. Dhara levait et rabattait son épée sans cesse, à l’acharnement… « Je te promets, Oberon, de ne tuer personne pas plaisir… » Le rire gras de l’obsidien résonnait encore dans son esprit. Elle s’arrêta enfin mais le corps de l’ork était déjà vidé de tout sang depuis des lunes. Esteban était toujours penché au-dessus. Puis, avec une violence qu’elle ne lui connaissait pas, il plongea sa lame dans la gorge du tireur :
-…Juste au cas où…
Voilà les simples mots qu’il utilisa pour se justifier.
* *
*
Le même jour : Je suis persuadé que l’on va trouver un arrangement…
Citation de Brand Main Agile, à peine rejoint par ses tortionnaires.
Il me faudra te couper cette langue de serpent pour que tu puisses écouter !
Citation du bourreau, en réponse à la requête de Main Agile.
La clairière portait encore la cicatrice du combat. Mais un autre, plus terrible encore, était annoncé…
Au milieu de la clairière, des hommes et des femmes adulaient comme une Passion un nain au cœur d’or. Ils creusaient déjà sa tombe, en récompense... Le nain allait être enterré en inconnu de son peuple mais en légende pour ces quelques donneurs-de-noms.
Esteban et Dhara ne s’attardèrent plus longuement. Le cadavre de Gralk, l’ork Chasseur de Primes pareillement engagé pour la même mission, gisait dans un fossé sordide. Contrairement à Cain, à la femme et à l’homme tombé il y avait peu, il n’aurait de sépulture. Pas même un tombeau. Les charognards de la forêt se chargeraient volontiers de déchirer ses chairs et son cœur de pierre. Une fois Gralk dépouillé, une fois les esclaves repartis, il ne restait dans la clairière que deux humains, divaguant sur le devenir de deux feuillets trouvés sur le cadavre de l’ork.
-Je me demande ce que cela peut bien être ? s’interrogea Esteban en brandissant au-dessus de lui un morceau de papier usé par les voyages.
-Est-ce là un autre parchemin indiquant le prix d’une tête ? Dhara l’examinait de haut. La liste de son étui est impressionnante : je me demande s’il avait l’intention de chasser tous ces malheureux.
-Non ! Ce ne sont pas d’autres mises à prix : on dirait plutôt la pièce…
-D’un puzzle, c’est exact !
La voix provenait de derrière.
Esteban se releva vivement. Dhara aussi ! Un elfe à la pâle blancheur de peau et aux cheveux bleutés de naissance s’avançait avec détermination.
Les deux humains reculèrent dans un premier temps, si imposante était la stature de l’elfe. Puis, ils se ravisèrent. Nous sommes deux après tout et lui est seul ! Ils dégainèrent tous deux leur épée.
-Ainsi, vous avez tué l’un des nôtres ! L’elfe parlait d’une voix grave. Vous méritez mon attention.
-Qui êtes-vous ? s’emporta Dhara devant tant d’impudence.
Élevée dans la discipline et l’obéissance, elle ne supportait pas ce manque de respect. Au moins, il pouvait se présenter.
-Peu vous importe mon nom… Sentez l’air pur de cette clairière…
L’elfe gonfla ses poumons. Et Esteban se prit à faire de même. Devant cette scène grotesque, Dhara ne savait plus quoi penser. Soudain, alors qu’Esteban finissait d’avaler une dernière gorgée, la lame de l’elfe transperça sa gorge.
-Je pense que tu as assez profité de cet air… Tu n’en étais pas digne !
Dhara cria jusqu’à l’extinction.
-Je me nomme Lannilis, Chasseur de Primes, et bien qu’il n’y ait à ma connaissance aucune prime sur ta tête, je vais te tuer !
Un éclair de frayeur passa dans les pupilles dilatées de la jeune humaine. Face à elle était planté un elfe – Lannilis – au regard tout aussi meurtrier que son bras armé, l’épée à la main, la lame encore rougeoyante du sang d’Esteban.
-Au revoir, jolie poupée humaine… ou plutôt, devrais-je dire, adieu !
Dhara avait la nuque dégagée. Un large sourire fit saillir la blancheur des dents de Lannilis. Mais, au moment où il allait rabattre son arme, son visage se transforma. Il fut défiguré par un rictus affreux, de douleur à ne pas en douter. Le pommeau frappa durement le visage de l’humaine, l’envoyant valser à plusieurs pas de là. Lannilis retira doucement une dague bien enfoncée sous la chair, la cuisse meurtrie à jamais.
-Je ne te ferai ce plaisir : ta mort sera longue et douloureuse… Oser me frapper ainsi…
A présent, Dhara sanglotait de peur. Jamais elle n’avait tutoyé la Mort d’aussi près ! Elle se releva aussi rapidement que lui permettaient ses jambes et courut droit devant elle, sans regarder. Elle trébucha sur le corps sans vie d’Esteban. Sa tête cogna fort celle du macchabée. Elle croisa le regard vide de son compagnon d’aventure. Un autre ami disparu… Une quête qui pouvait s’achever dans cette clairière. Et elle s’interrogea : pourquoi une telle haine ? Oui, elle lui avait planté son couteau dans la cuisse… Mais, avant cela : pourquoi s’en était-il pris à eux ? Pourquoi avait-il tué Esteban ?
Et les réponses étaient devant elle, juste devant son nez : le morceau de papier. Elle le dégagea de la main froide du défunt qui déjà se raidissait. Un violent coup aux côtes la fit rouler sur le côté. Elle cracha du sang. Puis, une violente douleur lui parcourut l’épaule droite : une dague, sa dague, lui avait perforé l’omoplate.
-Souffres-tu comme je souffre ? J’en doute… Tu le rejoindras mais il te faudra patienter plusieurs heures… Il regarda le corps sans vie d’Esteban. Je peux, je vais freiner ma quête… juste pour toi ! lui cracha Lannilis plein de morgue.
Dans un dernier sursaut, un dernier espoir, elle tendit le morceau de papier. Lannilis s’emporta en un rire gras. Il examina le bout de feuille.
-C’est un dernier geste désespéré… J’aime cela ! Mais, sais-tu que je me le serais accaparé en fouillant ton corps encore chaud. Peut-être même encore vivant… Mais, je t’en remercie !
Il examina la pièce du puzzle. Ses sourcils se froncèrent en une barre au-dessus des yeux, comme les montagnes de Throal dans le pays des nains.
-Pendant que tu y es, donne-moi l’autre… ou les autres pièces ! Elles me seront utiles !
Lannilis avait un sourire dangereux aux lèvres, un sourire que la Mort affichait avant d’emporter sa victime.
-Je… Je ne comprends pas ce que tu veux me dire !
Un énième coup de pied vint la percuter au menton. Tout en crachant le sang, elle pleura.
-Je n’y comprends rien : comment peut-on se battre pour un bout de papier ?
Dhara sortit la seconde pièce trouvée sur le cadavre de Gralk.
-Tu ne sais rien de l’histoire ? C’est dommage ! C’est, je crois, la première fois que je vais tuer un donneur-de-noms sans qu’il en connaisse la raison… Tu vois, tu auras cet honneur ! Mais, ne te réjouis pas trop vite ! Je n’ai pas oublié ma promesse…
Il termina son garrot à la cuisse…
- Tu mourras lentement, très lentement !
La suite dans : Dhara... Repos compensatoire...

